Culture

La Petite Place

Son origine

Une place neuve

En 1662, Louis XIV commence l'aménagement de Versailles. Les abords du château sont dégagés au niveau de la place d'Armes. Les premières rues sont tracées, notamment la rue Colbert avec la construction de trois pavillons au modèle imposé à partir de 1665. Ainsi, la Ville-Neuve est créée entre le château et l'étang de Clagny.

En 1682, Versailles devient la résidence officielle du roi de France. La ville s'étend et sa population augmente rapidement, Pour répondre à cet essor, en 1685, la Petite Place et les rues avoisinantes sont tracées sur les jardins des hôtels de Choiseul et de La Rochefoucauld entre la rue des Bons-Enfants (actuelle rue du Peintre-Lebrun) et la place de la Fontaine (actuelle place Hoche). Ces rues sont bordées des premiers hôtels versaillais dont l'arrière des jardins donne dans les ruelles qui aboutissent à la Petite Place : rues de Marly, de Madame et Sainte-Anne. Un passage supplémentaire est percé dans le rez-de-chaussée d'une maison de la rue des Bons-Enfants.

Ouverte sous le nom de Petite Place de Bourgogne (1685) puis Place Neuve (1687) ou encore place du Petit-Marché, l'appellation Petite Place lui restera attribuée. La place a la forme d'un carré d’environ 42 mètres de côté, avec une fontaine centrale. Elle est construite avec une grande régularité selon les alignements et plans arrêtés par le surintendant des bâtiments. À l'origine les habitations possèdent un seul étage et seront surélevées au XVIIe siècle, formant ainsi des entresols en demi-lune.

Dès 1722 s'y installent des auberges et un marché. 

Des hôtels particuliers

Sur la place d'Armes, au 9 de la rue Colbert sont construits deux hôtels sur deux terrains donnés par le roi vers 1669 : l'hôtel de la Feuillade construit par François III d'Aubusson, comte de la Feuillade, et l'hôtel de Nogent devenu hôtel de Mademoiselle, après sa vente à Anne Marie Louise d'Orléans dite la Grande Mademoiselle.

À partir de 1680, ces deux hôtels sont intégrés au domaine royal, permettant ainsi le percement, à travers leurs jardins, de la rue de la Feuillade (future rue de Marly), le long de l'hôtel de Choiseul, accédant à la Petite Place et permettant la communication entre la place d'Armes et le quartier Notre-Dame. L'hôtel de la Feuillade sert au logement des officiers des gardes françaises et suisses et à la boulangerie royale dans la partie située sur la rue Sainte-Anne. L'hôtel de Mademoiselle est attribué au premier architecte et au contrôleur des bâtiments, notamment Gabriel. Richard Mique, premier architecte du roi, entreprend la reconstruction de l'hôtel de Mademoiselle en y réunissant une partie de l'hôtel de la Feuillade en 1777. 

Une partie de l'hôtel de Mademoiselle existe toujours alors que sur l'emplacement de l'hôtel de la Feuillade a été aménagé le square Bonnefous. 

Histoires d’eau

Au milieu était une fontaine…

Dès son aménagement à la fin du XVIIe siècle, la Petite Place était équipée d’une fontaine en pierre qui alimentait le quartier. Elle figure dans les états des fontaines publiques dressés régulièrement par l’administration durant le XIXe siècle.

En 1861, un rapport de l’architecte communal constate le mauvais état de cette fontaine et préconise des travaux qui modifieront profondément l’aspect de la place : le dépavage (les huit mille pavés serviront à d’autres parties de la Ville), la transformation en quinconce planté de tilleuls (vingt-quatre au total), l’aménagement d’une « rue » de dix mètres sur le pourtour, la substitution de l’ancienne fontaine par un nouveau modèle de borne-fontaine et son déplacement dans une partie rentrante du « square ». 

La borne-fontaine figure au premier plan de deux œuvres représentant la Petite Place que l’artiste René Aubert intègre à son recueil Versailles pittoresque. Avec une grande précision du trait, ses dessins témoignent de la physionomie des immeubles bordant la Petite Place à ses deux angles sud, au débouché de la rue de Marly, et de la vie sociale d’une communauté d’habitants dont elle était alors l’épicentre. 

Mentionnée en 1922 parmi les vingt-quatre fontaines publiques gratuites (quatorze sont payantes), la borne-fontaine est localisée « milieu de la Place », avec en observation complémentaire « eau de concession dans les immeubles, sauf aux n°1, 3, 5, 7, 9, 11 et au n°8 », l’eau courante n’étant donc installée que dans quatre immeubles de la Petite Place. 

Une pétition des commerçants et habitants de la Petite Place, adressée au maire en 1932, dénonce son détournement d’usage : les riverains l’utilisent pour laver leur linge et rincer leurs seaux hygiéniques, provoquant la stagnation des eaux usées et la formation de mauvaises odeurs, qu’accentue le mauvais état du sol pavé. 

Robinets, baquets, bassines et seaux d’eau…

Parmi les causes particulières d’insalubrité totale ou partielle figurant dans le rapport présenté au Conseil départemental d’hygiène (séance du 26 juin 1941) pour les logements des trente-cinq immeubles de l’îlot de la Petite Place, l’absence totale d’installation ou l’insuffisance des points d’accès à l’eau est récurrente. Huit immeubles (127 habitants) ne disposent d’aucune prise d’eau, qu’elle soit collective ou particulière, et onze immeubles n’ont qu’une seule prise d’eau commune pour tous leurs habitants. 

Le bâtiment, « très vieux et en état de vétusté », élevé sur caves d’un rez-de-chaussée et de quatre étages, comprend alors dix logements abritant vingt-huit habitants. Un seul watercloset « bien ventilé mais sale » et aucune prise d’eau dans cet immeuble. 

Quartier réservé : les maisons de tolérance

Activité légale depuis une ordonnance de police du Directoire (1804), la prostitution relève alors d’une réglementation locale du maire, dans le cadre de ses pouvoirs en matière de police des mœurs. Deux quartiers accueillaient jusqu’en 1855 la prostitution officielle : celui des Quatre-Pavés (les actuels Carrés Saint-Louis) et le quartier Notre-Dame avec la Petite Place.

À partir de 1855, afin de simplifier leur contrôle administratif et sanitaire, toutes les maisons de tolérance sont réunies Petite Place et dans les rues voisines.Vers 1860, on recense officiellement 192 filles « soumises » dont la moitié sont âgées de vingt à vingt-cinq ans et viennent toutes des classes laborieuses (lingères, repasseuses ou domestiques). Elles exercent leur activité dans quatorze maisons closes réparties en trois classes selon leur tenue et leur confort.  Du milieu du XIXe au milieu du XXe siècle, le nombre de ces maisons diminuera régulièrement, mais avec une augmentation du nombre de prostituées accueillies, passant de douze en 1896, à huit en 1902 lors de l’enquête nationale du ministère de l’Intérieur, puis six à partir de 1917 et jusqu’à leur fermeture définitive en 1945. Les six anciennes maisons de tolérance sont localisées 1 et 5 rue de Marly, 2 Petite Place, 1 et 8 rue Basse et 8 rue de Madame. 

Un arrêté préfectoral du 2 décembre 1946 autorisera pour quatre d’entre elles, à la demande de leurs propriétaires et sous certaines conditions, leur transformation en hôtels meublés, après rapport détaillé établi par l’inspecteur du Bureau d’hygiène municipal. 

Commerces et boutiques

Fidèle à la vocation hôtelière et commerciale qu’elle avait déjà sous l’Ancien Régime, la Petite Place accueille à la fin du XIXe siècle une quinzaine de cafetiers, limonadiers, marchands de vins et cabaretiers. La plupart sont installés sur le pourtour de la place et dans les rues de Marly et de Madame, et bénéficient d’une clientèle militaire, de clients de passage et d’habitués. Les maisons de tolérance étaient équipées d’une salle de café, au rez-de-chaussée ou dans un local attenant, à leur fermeture en 1945 plusieurs d’entre elles seront reconverties en café-hôtel meublé. D’autres petits commerçants et artisans sont également présents : épicier, logeur, marchand de charbons ou de chiffons, boulanger, blanchisseur ou cordonnier… 

L’activité commerciale va diminuer, avec une clientèle raréfiée, au rythme des démolitions d’immeubles successives jusqu’à la disparition du site. 

La Petite Place offre l’image d’un quartier pittoresque et populaire, aux commerces animés, mais un quartier marqué par la présence des maisons closes puis, dans les années 1950, la transformation de certains hôtels meublés en foyer d’hébergement pour travailleurs immigrés nord-africains. 

Le bâtiment abritait depuis le dernier quart du XIXe siècle un débit de boissons sous la dénomination successive de limonadier, cafetier, ou marchand de vins, avant d’être acquis par la Ville en 1957 en vue de sa démolition. À partir de cette date, l’exploitant de l’hôtel meublé-vins-restaurant est autorisé à continuer son activité en contrepartie d’une indemnité d’occupation versée à la Ville. L’immeuble sera démoli en 1961, en même temps que le bâtiment voisin du n°6 qui abritait depuis les années 1930 une épicerie-mercerie. 

Démolir

La réduction de l’îlot insalubre avec la démolition complète des immeubles de la Petite Place nécessitera dix-huit années. En 1947, le choix n’est pas toujours simple pour les édiles entre la réalisation de travaux d’amélioration sur des bâtiments menaçant ruine, mais destinés à disparaître, et l’interdiction d’habiter, en pleine pénurie de logements :  

« Il est hors de doute qu’en des temps normaux, cette interdiction d’habiter devrait être prononcée […] Mais nous ne vivons pas en des temps normaux ; la crise du logement sévit à Versailles d’une façon particulièrement aigüe.» 

(Jacques Roselier, secrétaire général de la Ville, 31 janvier 1947)  

Entre la première destruction en 1948 d’un immeuble menaçant ruine au 6 rue de Marly et les dernières datées de 1966, plusieurs vagues de démolition sont liées aux acquisitions successives faites par la Ville dès 1951, à l’amiable ou par expropriation, avec plus ou moins de difficultés. 

De là ces images de multiples « dents creuses » du chantier de la Petite Place, avec la démolition d’immeubles mitoyens à des dates différentes, source de nouveaux problèmes de sécurité et de solidité des édifices mis à nu sur leur pignon, nécessitant une surveillance accrue du bâti par les services techniques et les architectes de la Ville. 

En 1964, la société adjudicataire des terrains vient d’obtenir le permis de construire pour le programme de reconstruction de la Petite Place et rappelle à la Ville l’urgence de procéder à la démolition des derniers immeubles. Elle se fera en plusieurs tranches en 1965 et 1966 selon le calendrier de relogement des occupants. Les trois derniers immeubles de la rue de Marly abattus en 1966 laisseront place à la construction du futur hôtel Le Versailles. 

Reloger

Avec la décision de supprimer les immeubles et îlots insalubres de la Ville, se pose immédiatement la question du relogement de leurs occupants. Au total, 513 familles soit 1400 personnes, selon le dénombrement précis réalisé en 1941 à l’initiative du maire par intérim François Fourcaut de Pavant. Il demande et obtient du préfet un accord de principe sur une mise à disposition de la caserne d’Artois, seul bâtiment susceptible après transformation en centre d’hébergement d’accueillir ces familles pendant la démolition. 

Quelques années plus tard, lorsque démarre la réduction effective de l’îlot de la Petite Place, les opérations de démolition, de relogement et de construction sont étroitement liées. Une Commission mixte du logement est créée en 1954, associant municipalité, Office public communal d’HLM et, à titre consultatif, une représentante des locataires de la Petite Place. En 1962, huit derniers immeubles, acquis ou en cours d’acquisition par la Ville, sont encore occupés, dans l’attente d’un relogement. Sur les 95 dernières familles évacuées en 1965, 81 seront relogées par les soins de l’OPHLM et de la Ville en liaison avec l’achèvement du nouveau bâtiment 11 rue des Petits-Bois. Les logements attribués sont répartis dans les autres bâtiments du groupe Bernard de Jussieu, cité des grands Chênes, groupe Moser ou rue de la Ceinture. 

Reconstruire

« Il y a là une plaie vive qui déshonore Versailles… » 

François Fourcaut de Pavant (maire de Versailles par intérim de 1940 à 1944), 1943.  

Désigné comme l’îlot insalubre dont la démolition est la plus urgente en raison de sa situation en plein coeur de Versailles, la Petite Place fait l’objet d’un premier projet de reconstruction confié aux deux architectes de la Ville Blondel et Tabourier. 

L’étude qu’ils réalisent en 1943 prévoit un programme respectueux de l’ordonnancement primitif du site et de son unité architecturale, sur une surface bâtie de près de 3500 m², avec 155 logements destinés à une population « de situation moyenne » d’environ 600 habitants.Ils sont convaincus que l’îlot doit rester un quartier vivant, avec des commerces alimentaires nécessaires à l’activité de la Cité, et ne pas devenir une « Place Musée ». 

La période étant troublée, le dossier reste en sommeil plusieurs années. C’est en 1960 que le projet est relancé. La municipalité décide l’ouverture d’un « concours d’idées pour la reconstruction de la Petite Place », doté d’un règlement et de trois prix, les projets primés restant propriété de la Ville. Réuni le 18 juillet 1960, le jury décerne un premier prix sans faire l’unanimité au projet du bureau d’études Armanet et Vitard, le deuxième prix aux architectes Blondel et Feintrenie (qui proposent une « reconstitution » de la Petite Place, jugée passéiste), le troisième à l’architecte Lambert. Le projet primé va servir à jeter les bases du cahier des charges, établi en décembre 1961 et approuvé par le conseil municipal le 4 janvier 1962. L’adjudication publique des 9025 m² de terrains de la Petite Place se fera le 5 octobre 1962 au profit de la société anonyme « Groupement pour le financement de la construction », désormais en charge de la reconstruction du site. 

En corollaire, le nécessaire déclassement des voies de l’îlot sera effectif quelques jours plus tard, soit en totalité pour la Petite Place et la rue Basse, soit partiellement pour les rues de Madame et de Marly. 

Résidence de la Petite Place

Le projet est confié à l’architecte en chef J.B. Mathon, grand prix de Rome, assisté de M.L. Genin, architecte DPLG. Il représente un ensemble de quelque 188 logements en location du studio au 5 pièces, sur quatre étages avec mansardes et parkings en sous-sol. 

Le plan masse de 1963 fait apparaître le découpage en treize blocs d’habitations et commerces en rez-de-chaussée, et un hôtel de tourisme de 58 chambres, dont la construction, imposée par le cahier des charges, est en lien étroit avec celle du Palais des Congrès (sa première pierre est posée le 23 novembre 1963), dans le cadre de l’équipement de la Ville. 

Le permis de construire délivré initialement en septembre 1964 fera l’objet d’une modification en 1969, à la demande de la direction de l’Equipement et en vue de la délivrance du certificat de conformité, concernant plus particulièrement les façades dont l’ordonnance doit être rendue plus régulière avec le remplacement des baies par des fenêtres uniformes. 

Chantier avec vues

En 2008, les Archives communales ont eu l’opportunité d’acquérir auprès d’un collectionneur privé un lot exceptionnel d’environ un millier de clichés qui témoignent des opérations d’urbanisme et de construction d’immeubles à Versailles, de la fin des années 1950 aux années 1970. Ce lot provient de la photothèque industrielle du studio Henri Baranger, installée dans le XIIe arrondissement de Paris, rue Parrot. Pour la Petite Place, ces clichés très précieux nous permettent de suivre presque mois à mois les progrès du chantier de construction des nouveaux immeubles et, en contrechamp, les dernières démolitions des immeubles anciens. 

Ce fonds est en cours de traitement. 


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